En plongée, ce n’est pas toujours le manque de technique qui provoque des incidents ou des accidents. Au contraire, c’est souvent notre incapacité à traiter les informations environnantes qui nous font prendre une mauvaise décision (ou qui nous gâchent notre immersion), parce qu’on se retrouve dans une situation dans laquelle nous perdons la maîtrise. J’ai toujours en tête la mésaventure de M., jeune plongeur qui venait d’obtenir son brevet de Plongeur Niveau 2 FFESSM, et avec qui j’étais parti plonger dans l’estuaire de la Loire sur une épave qui repose par 40 mètres de fond (les fameuses épaves de la « SN1 »). S’agissant de ses premières plongées profondes, il avait mal dormi, était extrêmement stressé, et ce qui devait arriver arriva : notre plongée fut très courte, car il consomma son air très rapidement, nous avions dû remonter après à peine 10 minutes passées au fond, il m’avait alors indiqué qu’il était déjà sur réserve ! Bien qu’étant en état de vigilance, je ne m’étais pas rendu compte de la charge mentale qu’il portait en lui (ou plus vraisemblablement, je l’ai invonlontairement minimisée). J’ai donc eu l’idée de ce billet, dont le but est de regarder comment la charge mentale évolue avec les compétences acquises par les plongeuses et les plongeurs, et de tenter de voir comment on peut la diminuer.
Dans la suite, je vais tout d’abord définir la notion de charge mentale et ce qu’elle recouvre, pour ensuite regarder comment elle évolue avec le niveau du plongeur (du débutant au moniteur), puis tenter d’identifier les signes d’une charge mentale importante en immersion, pour finir par proposer une démarche pour tenter de la diminuer.

Qu’est-ce que la charge mentale ?
La charge mentale (qu’on appelle aussi charge cognitive) est tout simplement la quantité d’informations qu’une personne doit traiter simultanément pour accomplir une tâche. Notre cerveau possède plusieurs limitations, notamment sur la mémoire de travail, la capacité d’attention, et la capacité de décision. Ainsi, lorsqu’on le fait « mouliner » à pratiquement 100 % de sa capacité, ses performances chutent, et nous ne sommes plus capables d’assurer ou d’appréhender des situations complexes. Historiquement, elle a été identifiée en premier pour les femmes afin de décrire la double contrainte pesant sur elles : les tâches ménagères et leur vie professionnelle. La charge mentale est une chose normale, elle devient problématique lorsque le stress qui l’occasionne est important. Elle s’alimente auprès de plusieurs facteurs. J’en identifie au moins trois :
- Les facteurs intrinsèques : Ce sont les difficultés propres à la tâche à accomplir. Par exemple, la réalisation du vidage de masque pour un débutant préparant le brevet de plongeur Niveau 1, ou l’assistance évolutive à 40 mètres pour un stagiaire Niveau 3, ou encore le changement de gaz en fin de plongée pour un plongeur Nitrox Confirmé.
- Les facteurs extrinsèques : Ils recouvrent tout ce qui complique inutilement une situation. Par exemple, du matériel mal configuré ou défaillant, un nouveau matériel auquel on n’est pas habitué, un briefing confus du directeur de Plongée qui rend difficile la compréhension de la plongée, ou encore une mauvaise visibilité.
- Les facteurs utiles : Ce sont les efforts que l’on doit consacrer à l’apprentissage d’une tâche ou d’une action. Par exemple, comment le stagiaire Niveau 2 comprend à l’aide d’exercices d’équilibrage que sa posture sous-marine influe sur sa stabilisation.
Par exemple, pour un plongeur en formation, il faut bien différencier :
- La charge prescrite : ce sont les compétences définies dans le Manuel de Formation Technique pour chaque Niveau, telles qu’elles doivent être maîtrisées par un plongeur titulaire du niveau en question, et mesurables par une évaluation objective.
- La charge réelle : c’est l’énergie réellement dépensée pour acquérir les compétences attendues.
- La charge ressentie : c’est l’interprétation personnelle de l’effort à consentir pour progresser. C’est souvent cette dernière charge qui va concerner les stagiaires.

La charge mentale évolue avec le Niveau de plongée
Il faut bien avoir à l’esprit que la charge mentale pour un individu est variable. Ainsi un plongeur Niveau 1 « expérimenté » voit sa charge mentale diminuer lorsqu’il pratique régulièrement notre sport favori sur des sites qu’il connait. Par contre, elle sera en augmentation (quelquefois exponentielle) dès que ce plongeur se remettra en question pour acquérir de nouvelles aptitudes (par exemple en s’inscrivant à une formation PE40 et/ou PA20), ou en plongeant sur des sites à l’autre bout du monde avec du matériel et un encadrement inconnu. D’autre part, je considère que les différents niveaux de plongeur ne font pas face à la même charge mentale (sans qu’il y ait une hiérarchisation), en voici une illustration :
Le débutant est souvent « submergé » (c’est pratique pour un plongeur 😉) par toutes les informations sensorielles que son corps lui envoie. Il ne faut jamais oublier que sauter d’un bateau en parfait état de marche en pleine mer n’a rien d’anodin ! Dès l’immersion, un flot de sensations vient le « perturber ». Toute son attention est monopolisée par sa ventilation, son équilibre, et sa propulsion. En plus de cela, il doit mobiliser son cerveau pour adopter un nouveau langage, pour comprendre et répondre à des signes.
Le débutant est plutôt en mode « survie » avec son matériel sur le dos en immersion ! Le résultat pour lui est qu’il oublie l’environnement et que son positionnement parfait au centre du triangle magique (ci-dessus) est souvent rompu. En conséquence, il oublie son environnement et palme mal, ventile de manière inadaptée, ou ne parvient plus à se stabiliser. Son encadrant doit alors intervenir pour l’aider et faire diminuer sa charge cognitive.
Le plongeur autonome est sensé maîtriser le triangle magique exposé dans le paragraphe précédent, mais son cerveau doit prendre en compte de nouveaux éléments, comme l’orientation (le Guide de Palanquée n’est plus là pour assurer la balade sous-marine), la gestion de la consommation de gaz de l’ensemble de la palanquée (et plus seulement la sienne), la gestion de la décompression avec une prise de décision collective sur la conduite à tenir face aux paliers éventuels à réaliser.
Bien sûr la surveillance de ses équipiers dans la palanquée pour être prêt à réagir à tout événement imprévu vient s’ajouter à toute cette charge supplémentaire. Il doit gérer cette charge cognitive en solo.
Le Guide de Palanquée se voit confronté à une nouvelle couche cognitive, en effet il n’est plus en co-responsabilité dans la palanquée, mais doit prendre des décisions pour garantir la sécurité des plongeuses et plongeurs qu’il encadre. Ainsi, il doit réaliser un briefing limpide et rassurant, en utilisant de manière équilibrée les trois principaux canaux de communication (Visuel, Oral et Kinesthésique).
Il doit faire preuve d’anticipation, tout en étant en état de vigilance accrue des moindres signes de « dérapage » d’un des membres de la palanquée, de façon à être à même de gérer les imprévus. Il se sent souvent seul avec sa charge cognitive.
Pour finir, le moniteur, lorsqu’il est en situation d’enseignement, se trouve lui avec une charge mentale maximale !
En effet, il doit intégrer une sécurité active de son ou ses stagiaires, mettre en œuvre une pédagogie adaptée, observer finement le comportement de ses élèves, être capable de réagir au stress émotionnel qu’ils peuvent manifester, et être capable d’adapter la progression prévue au niveau réel et constaté des apprenants.
J’ai coutume de dire qu’enseigner un vidage de masque est souvent plus complexe intellectuellement que réaliser soi-même une remontée assistée (ce qui reste tout de même un exercice difficile).

Les signes que la charge mentale augmente
Il est très difficile de détecter sur les autres des signes extérieurs d’une augmentation de la charge mentale. Aussi, je vais surtout parler des signaux intérieurs qui peuvent se manifester :
- Le rétrécissement du champ de vision : Quand le stress augmente, nous sommes toutes et tous confrontés à une sensation de rétrécissement de notre champ visuel, et nous ne nous focalisons plus que sur ce que nous avons juste sous nos yeux. Par exemple, on va avoir les yeux rivés sur son ordinateur pendant une remontée assistée, alors qu’une observation attentive de l’environnement donne autant voire plus d’informations sur la situation.
- L’oubli de procédures simples : C’est le sentiment de perdre les pédales et de ne plus réagir de façon adaptée à la situation. Par exemple, on ne purge pas son gilet pendant la remontée quand il le faut, on oublie de contrôler son manomètre.
- La prise de décisions inadaptées : Face à une situation potentiellement accidentogène par exemple, on décide de continuer à plonger alors que la sécurité demanderait de remonter.
- Le dépassement des limites : On sait que l’on risque de se retrouver dans un environnement complexe, mais l’enchainement des actions a fait qu’on se retrouve dans un cadre où on doit se dépasser pour s’en sortir, et réaliser des actions qu’on n’a jamais exécuter par le passé.
Ces signaux ont un résultat convergent : l’augmentation du stress. On rentre alors dans un cercle vicieux : la charge mentale augmente, ce qui mécaniquement fait augmenter le stress, qui a lui-même pour conséquence une baisse de la vigilance et de l’attention, amenant comme résultat la réalisation d’un plus grand nombre d’erreurs.
Attention, les plongeurs expérimentés sont eux-aussi concernés. En effet, les plongeurs débutants saturent par manque d’expérience, les plongeurs expérimentés saturent par accumulation de responsabilités (par exemple un Guide de Palanquée qui encadre une palanquée de 4 plongeurs en profondeur, un Directeur de Plongée qui organise et supervise une sortie plongée multi-niveau sur un site exposé au courant, ou sur une plongée très profonde avec une décompression au nitrox).

Comment réduire sa charge mentale ?
La démarche que je propose pour réduire la charge mentale en plongée (pour être capable de gérer efficacement l’avant et le pendant) s’exprime autour de cinq actions qui se complètent les unes et les autres et je vous illustre au travers du schéma ci-dessous :
- Standardisation : il s’agit de se concentrer la manière de s’équiper et de gréer son matériel. Je recommande de toujours placer les accessoires (manomètre, compas, octopus, parachute, …) au même endroit de façon à savoir toujours les retrouver rapidement. Certaines écoles de plongée (comme UTD ou GUE) sont allées très loin sur ce sujet en adoptant la philosophie DIR (Do It right). Mon propos ici n’est pas de promouvoir la configuration hogarthienne, mais juste de se poser des questions sur son équipement et savoir comment ne pas ressembler à un sapin de Noël. On pourrait résumer cela par l’adage « chaque chose à sa place et une place pour chaque chose« .
- Automatisation : En formation, je crois énormément aux vertus de la répétition. Ainsi le fait de répéter des exercices ou des gestes techniques (comme la prise d’assistance ou de sauvetage) permet à notre cerveau d’intégrer des automatismes permettant de ne plus avoir à réfléchir pour agir. Les actions se font naturellement, de façon quasi inconsciente. J’utilise souvent le terme de « neuro-câblage » des gestes. Comme disait un de mes profs de fac, « répétition est base de toute pédagogie« , et il enchainait avec « la répétition fixe la notion« .
- Ritualisation : L’installation de rituels permet de libérer son cerveau du stress. Je ne suis pas atteint de TOCs (enfin je crois 😉), mais j’ai ritualisé ma procédure de mise à l’eau par une vérification systématique de mon lestage à la mise à l’eau et avant l’immersion, tout comme je réalise un « bubble-check » à trois mètres, puis une vérification de mon manomètre quand j’arrive à la profondeur d’immersion. Cela rentre dans des routines d’exécution qui permettent d’effectuer une plongée sereine et de réagir avant si quelque chose ne va pas. La sagesse populaire exprime cela par le proverbe « les petites habitudes bâtissent les grandes réussites« .
- Planification : Bien planifier sa plongée, c’est identifier la durée prévue d’immersion, la pression du bloc à laquelle on entamera la remontée, le parcours que l’on devrait effectuer sous l’eau. Cela permet de laisser de la place pour gérer les aléas qui pourraient survenir. Une plongée bien planifiée économise beaucoup de ressources cognitives sous l’eau. L’adage populaire « ce qui est planifié a plus de chances d’être accompli » illustre bien cela.
- Complexification : Il convient de toujours n’augmenter que progressivement la difficulté, en apportant une seule nouveauté à la fois : par exemple, un nouvel ordinateur, une plongée avec décompression au nitrox, une profondeur encore jamais atteinte. Il n’est pas raisonnable de cumuler ces difficultés, cela tombe sous le sens, pourtant je l’ai déjà constaté. Ne dit-on pas que « la complexité se maîtrise comme un escalier, marche après marche » ?

En conclusion…
La charge mentale n’est pas une faiblesse individuelle. C’est le résultat d’un déséquilibre global, amplifié par des biais cognitifs (par exemple « jamais je ne réussirai à enlever et vider mon masque sous l’eau »), le stress généré, le surinvestissement sur une formation, et surtout l’isolement (si on reste seul et que l’on ne partage pas par oral ses difficultés, on ne trouvera pas de solutions). La bonne nouvelle, c’est que la charge mentale peut être régulée, à condition de prendre du recul, d’objectiver la situation, de s’entourer et d’agir sur plusieurs leviers. L’objectif n’est pas de “tout faire parfaitement”, mais de retrouver un équilibre durable dans l’acquisition de compétences ou l’exécution d’actions.
La « performance » du plongeur (au sens savoir-faire et savoir-être) n’est pas déterminée uniquement par sa technique ou sa condition physique. Elle dépend aussi de sa capacité à gérer sa charge mentale (en clair, à garder la tête froide). De plus, l’objectif d’une formation n’est pas uniquement d’ajouter de nouvelles compétences pour créer des plongeurs « perroquets » capables de répéter un exercice, mais de rendre automatiques (de neuro-câbler) celles qui existent déjà afin de libérer de l’espace mental pour l’essentiel : profiter de la plongée et gérer les imprévus. Il s’agit bien de faire endosser un nouveau costume au plongeur.
Gardons toujours à l’esprit que l’expérience ne supprime pas la charge mentale. Elle permet simplement d’en supporter davantage. Et vous, vous avez déjà vécu une forte augmentation de votre charge mentale ? Merci par avance pour vos retours !



